LAURE JULIEN
Gingkos et fleurs de lune

Si, selon la formule de Marcel Duchamp, « C’est le regardeur qui fait le tableau », vous aurez peut-être, dans cette représentation de l’astre lunaire cerné de feuilles de gingko, diverses approches, alors…

Vous y verrez la conjonction de la lune d’argent et de la feuille de l’arbre aux 40 écus d’or à moins que vous ne perceviez une navette spatiale foliacée ou quelque oie sauvage passant dans le champ lunaire…

Mais votre imaginaire peut vous inviter à observer un immense calice, un porte-lune ou ne serait-ce, au fait, qu’une feuille de gingko superposée sur Séléné ?

Dans une conception plus exotique, celle au Pays du soleil levant, quand la lune s ‘éclipse, de la feuille de gingko qui est le symbole de la ville de Tokyo ou la vision de « la lune à la fenêtre » dans le haïku de Ryokan.

Soit, de façon plus sensuelle, cette composition de deux feuilles d’éventail masquant de part et d’autre l’astre à la rotondité évocatrice, laquelle n’est pas sans rappeler le fameux « Couvrez ce sein que je ne saurais voir » de Molière…

Il y aussi cette farandole de feuilles filantes qui gravitent autour de l’astre des nuits…

Et quand deux lobes de gingko, teintés de rouille, paraissent alunir sur l’ocre du Lac de l’Automne.

Un rêveur romantique en appellerait au poème éponyme de Goethe pour lequel cette feuille « livre un sens secret qui charme l’initié ».

 

Il y a ces lunes bleues, nouvelles et bleu de Sèvres, estampes de fleurs en germination, en éclosion, tapisseries d’Aubusson qui parfois se dédoublent et s’en viennent illustrer ce qu’en astronomie on désigne par la treizième lune.

Si vous réfutez l’image de fleurage et de notre astre, j’invoquerai l’histoire du Petit Prince qui, rencontrant son auteur dans le désert, lui parle des fleurs de son astéroïde…

Et si, pour Eluard, « la terre est bleue comme une orange », ne faut-il pas voir dans la lune fleurie une mandarine de la même couleur ?

Autant de regards, le Golfe des Iris est l’un des plus beaux spectacles de notre satellite, autant de ressentis, d’interprétations, d’attractions ou d’éloignements.

 

Telle la démarche de l’artiste qui voit dans « le règne de la Lune un tout, une totalité » qu’elle exprime dans un travail qui se veut, affranchi d’hier et de demain, gravé dans un présent immuable.

 

Et puis, il y a les mots tels des bouteilles à la mer, la Mer des Ondes ou des Nuées, écrits dans des cercles figurant des pleines lunes, ces caractères égrenés par l’artiste qui « réunis vont provoquer une énergie, dont elle ne cherche pas à dire la définition mais le lien qu’ils créent entre eux. »

Comme le mot gingko, à l’orthographe plurielle, ces termes épars offrent toute une gamme d’acceptions, d’interactions…

Ces mots qu’elle a sollicités auprès de ses relations, ces signes choisis et proposés, spontanés ou réfléchis qui, le temps d’un instant ou d’une attention, peuvent interpeller sur le questionné. A quel cheminement, à quelle motivation répond le choix de ces vocables, de ces quelques lettres qui, accolées, génèrent une idée, une image ?

Laure porte le projet de les agréger en une fresque-monde, ainsi qu’une palette de ballons-sondes, qui renverrait l’expression multiforme ou aboutie d’une pensée, d’un message subliminal sur notre rapport à la vie, à l’humanité.

 

Une autre lecture de cette série composite évoluant, à l’instar de sa trajectoire, autour de la lune est celle d’après Laure de la notion du temps, « du temps circulaire répété, du temps dans l’espace, d’une multitude de temps » qui, matérialisés par les cycles lunaires, sont autant d’éternels retours dont les lunaisons s’inscrivent aux calendriers, comme les feuilles des saisons ou les variations de la mer.

Voici donc les dernières créations de Laure Julien, une impression d’objets célestes, de mots et de fleurs de lune qu’il vous sera loisible de déceler ou de projeter sur le disque lunaire lors de sa prochaine venue dans l’hugolien «champ des étoiles ».   Texte de Gilles Fargier